Roger
Un jour de septembre, il nous emmène au Comptoir. On roule dans sa 204 blanche jusqu'au parking de la Blécherette, je suis à l'arrière entre deux garçons plus âgés que moi, Dominique et Bertrand. Des grands, ils ont douze ans ou treize ans. On attend le bus devant les sinistres bâtiments de l'aérodrome, étrangement peints en noir. A Beaulieu, on s'attarde au pavillon de l'agriculture, voir la pyramide de pommes, les engins, aussi le cinéma où l'écran est partagé en trois. Plus tard, je joue avec le gravier où tout le monde crache au pied du bar du concours "Jean-Louis", de dégustation des vins. Mes mains sont violacées, puantes. Ils prennent encore une bière sur la terrasse, derrière la halle nord. Une sommelière pressée demande en farfouilant dans sa bourse: "Vous n'auriez pas un franc, par hasard?" On reprend la route. Dominique et Bertrand se racontent des histoires de grands, les manèges hallucinants sur lesquels ils sont montés, qui vous mettent la tête à l'envers. Je me tais. Le soir tombe. Dans un lieu inconnu, on s'arrête chez des gens. Un bâtiment locatif de périphérie, insignifiant. De sa famille. Un salon avec des plantes vertes, un téléviseur, une table basse recouverte de carreaux de faïence noire. Qu'est-ce que j'aimerais boire? Rien, j'ai envie de rentrer à la maison. Quand on repart, la lumière vive inonde le palier, la cage d'escalier résonne. Dehors, la nuit est tombée.
Des années plus tard, je repasse en voiture devant chez lui. Il est là, seul, inerte, sur son pas de porte. Epais, massif, le visage rouge, congestionné. Des années d'alcool. Sa mère est morte depuis longtemps. Nous nous regardons. Cela dure une seconde. Est-ce qu'il me reconnaît? Je poursuis ma route. Peu de temps après, il meurt. Le jour de l'enterrement, il pleut. Je me gare à distance, me tiens à l'écart. Le cortège défile, parapluies, chapeaux, manteaux, je ne veux voir personne, je repars. Aujourd'hui, je regrette de ne pas m'être arrêté, cette dernière fois où je l'ai vu. Je me serais présenté. Il m'aurait invité dans la cave. Nous aurions bu. Peut-être y aurais-je revu, toujours épinglées à la poutre, les photos passeport noir et blanches de mon père, grimaçant? Peut-être aussi m'aurait-il parlé de lui. Quel était leur lien? Et dans quel sauna allaient-ils régulièrement, à Lausanne? Etait-ce le Relax, place Saint-François? C'était à l'époque où je cherchais encore. J'avais écouté les vaines sornettes d'Agnès, tenté une approche inutile auprès d'Yves; mais c'est probablement Roger qui aurait eu des vraies réponses. Il a emmené cette clé. Mais finalement, tout cela n'a plus tellement d'importance.
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